De l'esprit des lois et du respect des règles

La pandémie actuelle et les contraintes qui en résultent sont le laboratoire vivant de la notion de loi, dans son esprit et sa lettre, ainsi que de celle du respect des règles de vie collective. Le paradoxe permanent de notre société française est qu'il est admis que tout dysfonctionnement constaté du pacte social doit faire l'objet d'un nouveau traitement législatif ou règlementaire, avant même d'avoir appliqué dans toute sa rigueur les dispositions légales existantes ou d'en avoir le plus objectivement possible évalué les effets. Cet amoncellement de codes et de règles, naturellement assortis de leur cortège d'exceptions se place comme un voile opaque et abscons devant le regard de citoyens qui finissent par penser que chacun est libre d'interpréter à sa manière les textes qui restreignent sa propre liberté.

© Bill Oxford for unsplash

Pendant le premier confinement, un arrêté préfectoral interdisait la fréquentation des piscines publiques, y compris celles de résidences en co-propriété. Un après-midi ensoleillé, une jeune femme, fort belle au demeurant, s'était installée seule au bord de la piscine d'une résidence niçoise sur les collines à l'ouest de la ville. Quand deux membres du conseil syndical sont allés la voir pour lui demander de bien vouloir quitter les lieux, elle a paru étonnée:

- Pourquoi voulez-vous que je quitte la piscine ?

- Parce qu'il est interdit de la fréquenter. Nous avons rappelé cette interdiction de monsieur le préfet par un affichage dans les halls de tous les immeubles.

- Mais je suis seule. Je ne représente aucun danger.

Arrêtons-nous un instant sur la phrase qui précède, et qui est symptomatique de nombreuses attitudes et incivilités. Il s'agit de l'interprétation d'une contrainte et de sa transgression volontaire lorsqu'on est seul à le faire, et que personne d'autre n'est, en théorie, mis en danger. C'est la même chose quand on grille un feu rouge au motif que la rue est déserte ou qu'on ne porte pas de masque dans une ville ou c'est obligatoire, en arguant qu'il y a suffisamment d'espace autour de soi pour éviter de contaminer ses concitoyens.

Mais c'est précisément là que se cache la contradiction d'une telle attitude. Car elle nie une valeur pourtant essentielle dans la vie quotidienne, celle de l'exemplarité. En d'autres termes, si je n'exonère du respect d'une règle en étant seul à la transgresser, qu'est ce qui empêche mes concitoyens de faire de même ? Où est la limite ?

La conversation reprend:

- Vous êtes seule maintenant. Qu'est ce qui empêche d'autre résidents de venir aussi, puisque vous y êtes ?

- Si c'était le cas, je m'en irais.

Deuxième arrêt. En d'autres termes, j'accepte de transgresser une règle mais je n'accepte pas d'assumer que d'autres le fassent.

- Ne pensez-vous pas que votre attitude et le fait de ne pas la relever sont une incitation pour chacun à faire ce qu'il veut au mépris des autres ?

Troisième arrêt. Il ne s'agit pas de stigmatiser la personne mais de critiquer son comportement.

La dame a quitté la piscine.

Le français, et pas uniquement lui, a horreur de souscrire à des dispositions dont la nécessité lui échappe. C'est tout à fait louable. Et cette faculté de libre-arbitre, que nous garantit notre vie démocratique, doit absolument s'exercer.

Mais n'oublions pas qu'elle se paye par une contrainte: le respect des lois dans leur dimension d'utilité collective.

Pour vivre seul, nul n'est besoin de lois ni de règles, autres que celles, naturelles, qui dictent notre survie.

Pour vivre ensemble, nos fragiles démocraties ont inventé des lois, votées par nos représentants. On peut de pas être d'accord. Dans ce cas, on a des armes imparables: le droit de vote, le droit de grève, le droit de manifester.

Mais par dessus tout, le droit au bon sens que caractérise si bien notre devise: Liberté, Égalité, Fraternité. Et pour que la fraternité trouve tout son sens, il faut parfois savoir restreindre sa propre liberté...

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