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Le dernier jour de Gustave

Gustave se lève, la tête un peu lourde. Il a mal dormi. Il descend lentement les marches de l'escalier de bois à la rampe de fer et se dirige vers la cuisine. Il reste un petit tas de braises dans le fourneau. Gustave jette dessus quelques morceaux d'anthracite et tisonne au hasard. Puis après avoir ouvert les volets grinçants, il déchire machinalement un nouveau feuillet du calendrier: 21 février 1894.

Au dehors, le soleil se lève à peine dans une brume pâle qui nappe les massifs et les allées de gravier.

Gustave Caillebotte et sa chienne Bergère au Petit-Gennevilliers
Gustave Caillebotte et sa chienne Bergère au Petit-Gennevilliers

Gustave Caillebotte est un excellent jardinier. Oh, pas comme Monet dans un foisonnement de buissons ponctués de nymphéas flottant au gré des étangs ! Non, plutôt comme un scientifique qui recherche sans cesse de nouvelles variétés, organisées au cordeau dans une terre qu'il a fait venir par trains de péniches entières pour couvrir le sol aride de la propriété du Petit-Gennevilliers. Seule concession faite aux fleurs en bataille: les rosiers et les dahlias que Charlotte affectionne. Gustave élève aussi des orchidées et, pour se souvenir des variétés qu'il a aimées, il préfère les peindre que les photographier.

Gustave Caillebotte. Massif de jacinthes, jardin du Petit-Gennevilliers, Collection particulière
Gustave Caillebotte. Massif de jacinthes, jardin du Petit-Gennevilliers, Collection particulière

L'horloge sonne huit heures. Bergère, la chienne, bondit de son panier et se couche aux pieds de Gustave qui s'est assis à table. Il entreprend de se couper une large tranche de pain après avoir rempli un bol de café fumant. Charlotte dort encore. Gustave a décidé de s'occuper de ses rosiers et de les débarrasser de leurs bois morts. Il ne s'agira pas de les tailler. Pour cela, on attendra fin mars.

Gustave se couvre d'une veste grossière en toile, met sa casquette et enfile une paire de sabots.

Martial Caillebotte. Gustave Caillebotte jardinant au Petit-Gennevilliers
Martial Caillebotte. Gustave Caillebotte jardinant au Petit-Gennevilliers

À peine a-t-il ouvert la porte qu'un froid vif le surprend. Il se dépêche d'aller chercher un sécateur à l'atelier et commence à éclaircir les rosiers. Soudain, il est pris de tremblements.

- Je continuerai cet après-midi, se dit-il.

Gustave rentre vite se mettre au chaud. Malgré les frissons qui le reprennent, il essaye de peindre. Sa poitrine est douloureuse, une vilaine toux sèche se déclare. Il faut qu'il regagne sa chambre. Après quelques pas, hors d'haleine, il doit s'asseoir sur une chaise. Sa vue se trouble, il perd connaissance. Il s'éteindra quelques heures plus tard.


Celui qui disait, après le décès de son frère René âgé de 25 ans: "on meurt jeune dans la famille" a quitté ce monde alors qu'il n'avait pas 46 ans.

Dans ses conférences d'histoire de l'art, Fabrice Roy conjugue le passé au présent, dans une évocation poétique et ludique du 19ème siècle français...




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