Sabine Géraudie: la lumière du bleu...

Peintre, sculptrice, Sabine Géraudie brosse les courbes de son talent dans un perpétuel bouillonnement créatif. Amoureuse de Nice, elle trace son chemin d'artiste avec l'éclat d'un sourire d'éternelle petite fille. Partons à la découverte de la SAB de la Chaise Bleue et de tant d'autres œuvres dans les fulgurances d'un optimisme mélancolique et d'une sensibilité à fleur de peau.

Où l'on découvre ses confidences et son portrait chinois, recueillis par Fabrice Roy...

Sabine Géraudie © Fabrice Roy

J'ai toujours voulu être artiste, depuis toute petite.

Chanteuse, ce n'était pas possible ! Danseuse ? Je suis souple comme trois poutres alignées !... Enfant, je n'avais pas accès à l'art, alors je me suis rêvée un monde meilleur, que j'imaginais merveilleux. C'est mon imagination, alimentée par ma sensibilité et ma curiosité, qui m'a donné une forme d'insouciance, une façon de me projeter dans un ailleurs, de m'inventer un monde parallèle.

Je n'ai pas pu faire d'études artistiques. Ma vie s'est construite sur une succession de hasards, un peu comme si j'étais dans un train, sur des voies jalonnées d'aiguillages. Il se trouve que j'ai plutôt pris les bonnes directions.

J'ai fait dans ma jeunesse des tas de petits boulots alimentaires, jusqu'à ce qu'un jour, je tombe sur un magazine où figurait une nature morte: une planche à découper, un poisson, un oignon, une motte de beurre. Je suis allée acheter du matériel de peinture, même pas le bon, d'ailleurs, et j'ai commencé à peindre... je n'ai plus jamais arrêté.

J'ai fait beaucoup de photos de la nature et je peignais d'après elles. J'aimais beaucoup l'esprit macro-photographique, aller au fond des choses, le foisonnement des détails. Très rapidement, j'ai commencé à copier les grands maîtres, des œuvres très sombres, comme le jeune mendiant de Bartolomée Murillo ou l'orpheline d'Eugène Delacroix, des toiles très tristes. Pour peindre le jeune mendiant, j'ai eu l'immense chance d'aller au Louvre, pour la première fois de ma vie. Et j'ai le souvenir d'un auto-portrait de Jean-Honoré Fragonard avec ce jet de lumière qui arrive sur la toile, le chatoiement de la fraise autour du visage...

Le jeune mendiant - Murillo. La jeune orpheline - Delacroix. Autoportrait - Fragonard


Cela a déclenché en moi quelque chose de viscéral, comme un coup de foudre et je suis tombée éperduement amoureuse ! Je me suis dit que, mince, je n'aurai pas assez d'une vie pour embrasser toutes ces merveilles. Cela m'a donné envie de peindre, d'écrire, de sculpter !

Après avoir fini de faire la copiste, j'ai commencé à interpréter mes photos en peinture, jusqu'au jour où une amie me dit: "Tu as du talent mais tu fais de grossières erreurs, tu devrais aller dans un atelier collectif ! ". Mon amour-propre a d'abord pris cette remarque comme un coup d'épée dans le cœur. J'ai dû verser ma larme mais deux jours plus tard, je m'inscrivais dans un cours, chez Marc Lavalle. A son contact, on peut dire que je n'ai à la fois rien appris et tout appris. Un certain lâcher-prise, et l'idée d'embrasser une toile dans sa globalité et non pas par fragment. A l'époque, j'étais tellement obsédée par le détail, l'anecdote, que Marc m'a fait peindre des tableaux d'un mètre de côté, en utilisant la technique du glacis.

Portrait de l'artiste avec un ami. Raffaello. 1518

C'est pour moi l'expression réelle de la peinture, contrairement à la dépose de couleurs pour remplir des cases. Pour moi, la vraie peinture, c'est celle de Raphaël, c'est jouer avec le blanc de la toile, avec des gommes, enlever de la matière, en remettre, faire des jus. C'est l'école de la patience, parce que cette peinture par transparence nécessite que la couche inférieure soit bien sèche, faute de quoi on risque de tuer son travail. C'est le temps qui est maître de soi, et non pas l'inverse. C'est un luxe, que de pouvoir attendre !


Faire des toiles à l'abattage ne m'intéresse pas. Ce n'est pas vivant. Je pense que j'ai été appelée par la peinture. Après ma période de copiste d'œuvres plutôt sombres, on l'a vu, j'ai commencé à faire des tableaux très lumineux. Tous les végétaux que j'ai peints sont plutôt joyeux, même si je reste une grande mélancolique, une sentimentale ! Mais pour moi, l'art n'est pas fait pour aller chatouiller les gens ou étaler son mal-être.

© Sabine Geraudie
© Sabine Geraudie

L'art a été un outil pour repeindre ma vie et y mettre de la couleur. Maintenant, je peux ajouter "et tant mieux si ça plaît et tant pis si ça ne plaît pas ". Il y a peu, j'en étais incapable car je n'avais pas assez confiance en moi pour oser une affirmation pareille. Je pensais que si on aimait un de mes tableaux, forcément on m'aimait, moi.

Je ne suis plus une petite fille depuis très peu de temps. J'ai été très longtemps dans l'affect, avec un égo écorché. Quand j'étais enfant, j'ai cette image d'avoir fait un trou, d'y avoir mis de l'eau au point d'en gorger la terre, de voir cette eau qui finit par disparaître et de recommencer, inlassablement. C'est l'image que j'ai de l'artiste, qui va sans cesse chercher l'amour de son public, dans une spirale ascendante d'intensité.

L'art, c'est l'histoire de ma vie dans ce qu'il y a de plus complet, il m'a renseignée sur moi-même. D'ailleurs, je ne suis jamais allée voir un psy. L'art m'a appris que ce n'est pas parce qu'on ne m'aime pas qu'on ne peut pas aimer ce que je fais. C'est tout le chemin d'une existence. Mes premiers tableaux, j'étais incapable de m'en séparer, c'était pire que si j'avais enfanté, j'avais avec eux une relation fusionnelle.

La chaise, c'est l'heureux accident de ma vie. Alors que je recherchais une forme de perfection absolue, dans la peur de déplaire, la chaise m'a ouvert les yeux car c'est le résultat d'une erreur de dessin. Et c'est ce qui a fait son succès. Je trouve ça magique.

Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant " chouette, j'ai une idée lumineuse, je vais sculpter une chaise'. Après avoir peint les végétaux, je fais en 2008 toute une exposition sur des galets. Je me promène de Nice jusqu'à Menton et je me rends compte que, plus on s'éloigne de Nice, moins les galets sont poreux ou mats et plus ils sont colorés. Je les photographie et je les peints. Et puis, je commence à acheter des galets de décoration, je les colle sur mes toiles et j'aborde un côté plus "objet", plus "plasticien". Je fais des montages et, à côté, j'en fais la représentation picturale. Je commence à aimanter des toiles en puzzle, je numérote les morceaux de façon à ce que l'on puisse reconstituer l'image.

Un jour, un particulier me fait une demande qui me parait assez loufoque. Il veut que j'illustre sur sa façade ses belles-filles, comme des danseuses, portant des ballons qui représenteraient ses petits-enfants. Je lui demande s'il veut que je peigne une sorte de fresque (il habitait un toit-terrasse au dernier étage d'un immeuble). Il me répond qu'il aimerait une réalisation en plexiglas. Je fais un croquis, et je rentre dans l'univers de ce matériau. Je découvre comment il réagit, j'assiste à sa découpe et je prends tout cela très au sérieux.

Je découvre qu'il existe du plexiglas d'enseigne, classique, mais aussi du plexi dépoli et je trouve la matière très intéressante. Un an plus tard, le même commanditaire m'appelle et il me demande si je voudrais refaire un travail dans le même genre en illustrant le bonheur et la difficulté d'y accéder, avec obligatoirement une touche niçoise. Un vrai sujet de philo ! Je trouve le questionnement drôle. Je réfléchis, et il me vient ce personnage du mythe de Sisyphe, qui pousse sa pierre, inlassablement . Et tout à coup, je pense à un corps androgyne, qui est debout sur des chaises posées en quinconce et qui essaie d'attraper le soleil. L'astre évoque naturellement la chaleur, le sud, l'aura, la réussite, l'or, tout ce qu'on peut y mettre de manière symbolique.

Sabine et sa chaise. Villa Sursock à Beyrouth. Liban - 2019 © Fabrice Roy

Mais pourquoi des chaises? Quand j'étais plus jeune, j'habitais dans les Vosges. Je m'étais acheté un petit radio-cassette, et j'adorais écouter la météo des plages. Et bien quand je suis venue pour la première fois à Nice, j'ai découvert la mer que je n'avais jamais vue, et les chaises qui lui faisaient face. Là encore, ce fut un coup de foudre, comme au Louvre. La lumière jouait avec les couleurs, le bleu, le vert...

J'ai donc dessiné les deux chaises, de face et de profil, et, lors de la découpe du plexiglas on a eu un vrai problème. Le vert et le bleu non teintés dans la masse sont très compliqués à obtenir. L'artisan qui travaillait le plexiglas a eu alors l'idée d'associer du plexi dépoli, ce qui, avec la réaction de la colle chimique, a provoqué des jeux de lumière et un bleu incroyable. A ce moment-là, plusieurs personnes que je croisais me disaient que ces chaises étaient superbes et que je devrais explorer le sujet.

J'ai mis un an à me renseigner sur cette fameuse chaise bleue dont il faut dire qu'elle n'était pas du tout à la mode à l'époque. C'était en 2009.

Il y en avait quelques unes que Jacques Peyrat, le maire de Nice, avait décidé d'enlever. Lorsque cela fut fait, la mairie et Nice-Matin reçurent un tel nombre de lettres qui demandaient où étaient passées les chaises, que la ville a commandé à l'architecte Wilmotte deux mille d'entre-elles, dont environ trois cents subsistent aujourd'hui, vissées au sol.

J'ai commencé à peindre et découper des petites chaises, j'ai fait des aquarelles, des tableaux, et puis, surtout, j'ai eu l'immense chance qu'un orfèvre que je connaissais me propose d'en faire un bijou. C'est comme cela que l'histoire de cette chaise a commencé. Quand j'en ai fait une première exposition, je me suis demandé, si j'avais une baguette magique, quel en serait le point d'orgue.

Love. Robert Indiana.©2019 MORGAN ART FOUNDATION/ARTISTS RIGHTS SOCIETY (ARS), NY

Et puis, un jour, on part à New-York avec les enfants, et on passe devant le fameux "LOVE" du sculpteur Robert Indiana sur la 6ème avenue. Je vois les gens se photographier devant et je me dis "voilà ce que je dois faire avec cette chaise, ça pourrait être en quelque sorte notre Tour Eiffel, à nous, niçois... ". Ça m'a mis une sacrée pression !

On ne peut pas imaginer ce que représente cette Chaise. C'est tout pour moi. C'est mon cordon ombilical avec la ville. Elle est effrontée, elle est sur un pied, c'est une chaise paradoxe, sur laquelle on ne peut pas s'asseoir...

Je ne savais pas ce que cela me ferait de voir l'œuvre sur la Prom' . Je me suis dit à ce moment-là "je peux mourir demain, j'ai fait quelque chose que j'aime et qui me survivra". Cela m'a reliée à mon enfance. Comme je n'avais pas d'histoire, je m'en suis créé une, comme un pied de nez au fardeau de préjugés qui perdure encore aujourd'hui sur la réussite des femmes et qui me rend positivement folle.

La Chaise Bleue de SAB. © DR

La première manifestation qui a eu lieu sur la Promenade des Anglais après les attentats de 2016, c'était l'Ironman. Un an avant, Yves Cordier, le directeur général de l'épreuve, m'avait appelée pour que j'en réalise la médaille. Et je me suis dit "pourvu qu'il me demande de faire autre chose que la Chaise" ! Et bien non, et le lendemain de l'Ironman, on pouvait lire, "la Chaise bleue symbole de liberté". Là, ça m'a fait quelque chose!

La médaille de l'Ironman 2017. © DR

La majorité des personnes qui regardent la Chaise ne connaissent pas son histoire et je me dis que ce que je suis en train de vivre, un artiste le vit une fois dans sa vie, ou pas. Et c'est souvent "ou pas".

Elle amuse et elle intrigue. À Nice, par exemple, nous avons beaucoup de goélands qui nous causent souvent des soucis par leurs déjections. Et bien j'ai remarqué qu'aucun d'entre eux ne se posait sur la Chaise. Je ne sais pas si c'est lié à la couleur, au fait qu'elle soit penchée, c'est un grand mystère !

Depuis que nous sommes confinés, j'ai fait un arbre de vie avec des petites cloches représentant la Chaise, que mon avocat a fait saisir. Un arbre à chaises, en fait, un peu comme un baobab!

L'arbre à chaises. Sabine Géraudie. © DR

Et si j'avais du temps, et surtout des couleurs (les magasins qui en proposent sont malheureusement fermés en ce moment), je ferais une exposition qui combinerait la peinture, la sculpture et un écrit. J'ai déjà fait deux tableaux, dans lesquels il y a du loufoque, de l'humour, de la réflexion. J'ai par exemple peint en hyperréalisme une noix dans un verre d'eau. J'ai fait le bas de mon visage et une grande fourchette dans mon décolleté pour illustrer la question de savoir si une femme réussit par ses charmes ou par son ambition en ayant les dents longues...

La femme à la fourchette. Sabine Géraudie. © DR

J'aimerais, comme cela, jouer sur les parodoxes, les métaphores. L'écrit ne serait pas sous forme d'affirmations mais de réflexion, de questions. Et bien entendu, ne pas expliquer ce que représentent les tableaux mais laisser le public l'imaginer...


Si j'étais....

La vierge de l'Annonciation. Antonello de Messine.

Un tableau : La vierge de l’Annonciation d'Antonello de Messine

Un musée : Le Louvre Une mélodie : La mélodie du bonheur Un chien : Je n’aime pas les chiens Un océan : L’océan indien Un meuble : La table. On y mange, on partage le repas, on travaille, la table de multiplication. Le meuble de vie par excellence.  Un poème: Khalil Gibran. Vos enfants ne sont pas vos enfants Une pièce de théâtre: Art de Yasmina Rezza. Un auteur: Christian Bobin pour la finesse de ses images.  Une comédienne: Romy Schneider - Mélanie Laurent Une reine de France: Marie-Antoinette Une voiture: Aston Martin Un bijou: Une chaise en diamant Un oiseau: Le paon Une ville: Paris Un parfum: Le mien créé par Alain Joncheray Un sport: Le tennis Un peintre: Chaim Soutine Une chanson: J’ai oublié de te dire par Marc Lavoine Un opéra: L’élixir d’amour de Gaetano Donizetti.


Entretien avec Fabrice Roy, le 3 avril 2020.


Sabine Géraudie. Artiste peintre et décoratrice d'intérieur.

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